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Sunday, 11 January 2015

Le retour du blasphème

par Jacques-Alain Miller, Lacan quotidien n° 452 et Le Point, 10/1/2015
L'auteur est  philosophe et psychanalyste. Il a créé et dirigé l’École de la cause freudienne en 1981 et a fondé l'Association mondiale de psychanalyse en 1992. Il publie sous son autorité aux éditions du Seuil les textes des Séminaires de Jacques Lacan.

On dit : «  Ce sont des barbares. » Sans doute. Cependant, ce terrorisme-là n’est point aveugle, il a les yeux ouverts, il est ciblé. Il n’est pas non plus muet. Il crie : « On a vengé le prophète Mohammed ! »
On imaginait à la fin du siècle dernier que des notions comme le blasphème, le sacrilège, la profanation, n’étaient que des vestiges du temps passé. Il n’en est rien. On doit constater que l’âge de la science n’a pas fait s’évanouir le sens du sacré ; que le sacré n’est pas un archaïsme. Sans doute n’est-il rien de réel. C’est un fait de discours, une fiction, mais celle qui fait tenir ensemble les signes d’une communauté, la clé de voûte de son ordre symbolique. Le sacré exige révérence et respect. Faute de quoi c’est le chaos. Alors Socrate est invité à boire la cigüe. Nulle part, jamais, depuis qu’il y a des hommes et qui parlent, il n’a été licite de tout dire.

Sauf en psychanalyse, expérience très spéciale, explosive, qui n’en est qu’à ses débuts. Sauf aux États-Unis, mais la liberté de parole garantie par la Constitution s’y trouve bornée par un sentiment bien particulier de la décence. C’est ainsi que la grande majorité de la presse s’abstint de reproduire les caricatures de Mahomet, par égard pour la « grande souffrance » des musulmans. Même principe pour le « politiquement correct ». L’affect douloureux signale que la libido est ici en jeu. Si le sacré n’est pas réel, la jouissance qui s’y condense, elle, l’est. Le sacré mobilise extases et fureurs. On tue et on meurt pour lui. Un psychanalyste sait à quoi on s’expose quand on  chatouille chez autrui « l’impossible-à-supporter » (Lacan). C’est pourquoi Baudelaire cite Bossuet, « Le Sage ne rit qu’en tremblant », et assigne au comique une origine diabolique. Or, quel fut le principal opérateur des Lumières, sinon le rire ? Maistre parle du « rictus » de Voltaire, Musset de son « hideux sourire ». Les doctrines de la tradition ne furent pas réfutées, note Leo Strauss, mais chassées par le rire.
Charlie Hebdo était parmi nous comme la butte-témoin de cette dérision fondatrice. Cabu, Charb, Tignoux, Wolinski, n’étaient pas promis à voisiner avec le chevalier de La Barre. Depuis 1825, personne n’a jamais tenté chez nous de restaurer une loi sur le blasphème. Comment en sont-ils venus à périr en martyrs de la liberté de la presse ? C’est que des univers de discours jadis séparés et étanches, désormais communiquent. Ils sont même imbriqués, alors que le sacré de l’un et le « rien de sacré » de l’autre sont aux antipodes. Sauf à rembobiner le film des temps modernes en déportant partout les allogènes, la question – question de vie ou de mort - sera de savoir si le goût du rire, le droit de ridiculiser, l’irrespect iconoclaste, sont aussi essentiels à notre mode de jouir que l’est la soumission à l’Un dans la tradition islamique.
Quant au débat juridique, il est complexe, et travaille maintenant l’ensemble des démocraties occidentales (voir à ce sujet la somme publiée il y a trois mois par l’Université de Californie, Profane : Sacrilegious Expression in a Multicultural World). Tous les ans depuis 1999, on négocie à l’ONU sur le sujet, à l’initiative de l’Organisation de la Coopération islamique En Allemagne, en Autriche, en Irlande, des lois proscrivent les atteintes au sacré. Le Royaume-Uni a attendu 2008 pour cesser de protéger l’Église anglicane du blasphème. La France se distingue par la rigueur de sa doctrine laïque. Pour combien de temps encore ? Cela n’est pas écrit. Hé, la France ! Ton café fout le camp. Que veux-tu le plus vraiment ? Conflit ou compromis ?

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